À la mémoire des victimes
Cette section est dédiée à la mémoire des victimes et des survivants de la violence liée au narcotrafic au Mexique. Elle rend hommage à celles et ceux qui ont perdu la vie, ainsi qu’aux familles qui continuent de lutter pour la vérité et la justice. Les images présentées témoignent des traces laissées par cette guerre silencieuse. Elles rappellent que derrière les analyses et les chiffres se trouvent des vies brisées et des communautés qui résistent face à l’impunité.
Si l’internationalisation des cartels est une réalité, leur violence a un impact direct sur les communautés locales. Ces images témoignent des traces laissées par le narcotrafic au Mexique : lieux d’extermination, disparitions forcées, et la lutte des familles mexicaines pour retrouver leurs proches.
Une chambre à « La Gallera », un camp d’extermination. La maison et ses alentours ont été utilisés comme une « maison sûre » (un endroit où cacher de la drogue et des personnes kidnappés) par le Cartel « Los Zetas » entre 2009 et 2015.
Manuel BAYO-GISBERT (19 mai 2024, Tihuatlán, État de Veracruz, Mexique).
Onoria qui tient la photo de son mariage. Son mari a été enlevé par le crime organisé en 2012.
Manuel BAYO-GISBERT (9 mai 2024, Chilpancingo, État de Guerrero, Mexique).
Miguel Angel a 7 frères, dont 4 qui ont subit des disparitions forcées aux mains des cartels. Il a consacré sa vie depuis 10 ans à la recherche des fosses clandestines où ses frères pourraient être enterrés.
Manuel BAYO-GISBERT (15 mai 2024, Comunidad Reforma Escolin, État de Veracruz, Mexique).

L’histoire de Manuel
En juin 2020, mon cousin et sa compagne ont été kidnappés alors qu’ils tournaient un projet pour leur école de cinéma à 20 minutes de la ville de Mexico. Ce jour-là, comme tous les jours, mon cousin avait activé une application de géolocalisation que nous utilisons souvent au Mexique pour suivre nos proches en temps réel. Cette pratique est devenue très courante pour tenter de se rassurer dans un pays où l’insécurité et les enlèvements massifs sont omniprésents. Quand l’application a été désactivée vers 16 heures, à peine 45 minutes après qu’il soit parti, mon oncle a essayé de le joindre à plusieurs reprises, sans succès. Au Mexique, ce silence est souvent synonyme de très mauvaises nouvelles…
Vers deux heures du matin, mon oncle a reçu un appel depuis le téléphone de mon cousin : c’était son fils, en train de crier et de supplier pour sa vie. Il était entrain d’être torturé avec sa compagne. Les ravisseurs exigeaient une rançon de 1 500 €, une somme qui peut sembler dérisoire ailleurs, mais qui représente beaucoup pour de nombreuses familles mexicaines. Pendant 17 heures, mon cousin et sa compagne ont été retenus dans une « maison sûre » contrôlée par les cartels dans la localité de Parres, où ils ont subi des violences physiques et psychologiques. Sa compagne a été agressée sexuellement et torturée devant lui pendant 6 heures .
Mon oncle à téléphoné la police et a tenté d’entamer la procédure pour déclarer que mon cousin avait été kidnappé, mais la procédure nécessitait que la personne soit porté disparue pendant au moins 48 heures pour déclencher les dispositifs de recherche, mon cousin avait disparu uniquement pendant 8 heures et la procédure ne pouvait pas commencer. Les autorités mexicaines ont aussi refusé d’intervenir, expliquant à mon oncle que la zone de Parres était totalement contrôlée par les cartels et qu’elles n’avaient pas les moyens d’y entrer. À cela s’ajoutait la pandémie de COVID-19, qui venait de commencer, rendant la situation encore plus chaotique. Nous étions tous terrifiés et désespérés. Moi, j’avais grandi avec mon cousin, et à ce moment-là, j’étais convaincu qu’il allait être tué.
Après des longues heures et des négociations avec l’un des membres du cartel, le paiement de la rançon a été réalisé par mon oncle en main propre dans une maison abandonnée à 30 minutes de la ville de Mexico. Après ça, le membre du cartel a indiqué à mon oncle où allaient être déposés mon cousin et sa compagne. Il ont été abandonnés dans un état critique, déshydratés, sans vêtements, ayant perdu beaucoup de sang et quasi morts au bord d’une autoroute à deux heures de la capitale. Cet événement n’a pas seulement bouleversé mon cousin et sa copine de l’époque, mais aussi nous, car nous étions dans un état de paranoïa totale et nous étions impuissants face à la réaction des autorités. Aucun individu n’a été arrêté malgré les preuves recueillies par mon oncle jusqu’à ce jour.
Ce drame a transformé mon cousin et quelques années plus tard, il a décidé de devenir journaliste et photographe pour donner une voix aux victimes et aux familles touchées par le crime organisé, afin de rendre visible une réalité que beaucoup préfèrent ignorer.
Interview avec Manuel
(Extrait de l’interview réalisé avec Manuel le 8 octobre 2025)
Camille : Bonjour, donc tout d’abord, je voulais te remercier d’avoir accepté de faire cet interview pour mon travail. Est-ce que tu pourrais te présenter brièvement, ta profession et tes études?
Manuel : Mon prénom est Manuel BAYO-GISBERT, je suis journaliste, anthropologue visuel, j’ai fais des études de cinéma dans le CC qui est une école de cinéma publique au Mexique, et j’ai aussi fait des études à l’ICP (International Center of Photography) à New York.
Camille : donc actuellement t’es en train de travailler comme photographe et journaliste c’est ça ?
Manuel : oui, tout à fait.
Camille : pendant que tu ne travailles pas, est-ce que tu photographie certains endroits ou personnes en particulier ?
Manuel : quand je ne travaille pas, je n’ai pas l’habitude de prendre des photos. Je ne suis pas le genre de personne à se trimbaler avec une caméra partout où je vais. J’essaye de séparer mon travail en tant que journaliste, photographe et ma vie personnelle. C’est un choix que j’ai fait, il y a longtemps, afin de pouvoir passer plus de temps avec ma famille.
Camille : et quand tu travailles, quels sont les endroits et les personnes que tu photographies de manière générale?
Manuel : moi je travaille généralement avec des communautés mexicaines qui souffrent les conséquences de la violence systémique qu’il y a au Mexique. Ce sont généralement des communautés indigènes, des groupes de « mères chercheuses » qui sont en train de chercher leurs proches qui ont disparu et même des survivants de la violence des cartels. Ces gens-là sont souvent des victimes de ce que j’appelle le terrorisme d’État exercé par le gouvernement sur les populations civiles depuis 70 ans.
Camille : merci beaucoup. Pourrais-tu me parler de photographes ou artistes qui ont inspiré tes travaux ?
Manuel : comme moi j’ai étudié du cinéma, j’ai commencé la photographie de manière « diagonale ». À la base je voulais faire du cinéma, mais j’ai découvert la photo au fil du temps et cela m’a plu donc au début je n’avais pas beaucoup d’inspiration pour prendre des photos. Mais au fil des années, j’ai découvert quelques artistes qui m’ont inspiré, par exemple Graciela Iturbide. Elle est ma plus grande inspiration. Mais j’aime aussi des peintres de la renaissance comme Da Vinci. Je considère que la photographie peut être ennuyante, et je trouve que les peintures sont beaucoup plus stimulantes et m’inspirent beaucoup plus.
Des signaux laissés dans la jungle pointant vers une fosse commune clandestine, où sept cadavres mutilés on été trouvés.
Manuel BAYO-GISBERT (9 mai 2024, Carabali, État de Guerrero, Mexique).
L’autel de Laura pour son fils, Jesús, pendant le Jour des Morts (Día de Muertos). Jesús a été enlevé par les cartels après avoir quitté le domicile familial à Guerrero pour travailler à Puebla; il avait 16 ans.
Manuel BAYO-GISBERT (13 mai 2024, Chilpancingo, État de Guerrero, Mexique).
Socorro, faisant partie du collectif de « madres buscadoras de Guerrero » (mères chercheuses de l’État de Guerrero), devant une ancienne planque des cartels. Son fils est porté disparu depuis 2018.
Manuel BAYO-GISBERT (9 mai 2024, Carabali, État de Guerrero, Mexique).
Ces images ne sont pas seulement des témoignages visuels : elles incarnent la réalité brutale derrière les chiffres et les statistiques. Elles montrent les lieux marqués par la violence des cartels ; les chambres utilisées comme “maisons sûres”, les signes indiquant des fosses clandestines, les autels dédiés aux disparus et la mobilisation citoyenne à travers les « colectivos de madres buscadoras » (collectifs de mères chercheuses).
Ces photos illustrent aussi comment la violence systémique et la disparition forcée sont devenues des outils de contrôle utilisés par les cartels mexicains et sont comparables aux méthodes des organisations terroristes. Ces pratiques de terreur, combinées à la corruption et à la militarisation, montrent que les cartels ne sont pas seulement des acteurs économiques illicites, mais des forces capables de déstabiliser la société et concurrencer l’État.
Interview avec Manuel
(Extrait de l’interview réalisé avec Manuel le 8 octobre 2025)
Camille : Je voulais te demander aussi vu que tu fais des travaux de photographie et de journalisme pour dénoncer la violence exercée par l’État, si ta famille proche a réagi de manière positive ou négative face au travail que tu réalises actuellement?
Manuel : tout d’abord je vais te répondre de façon honnête, moi, je ne considère pas que mon travail sert à dénoncer la violence faite par l’État mexicain aux populations indigènes. Je pense que le fait de dénoncer quelque chose ne sert à rien. Tu pourrais même dire que je suis très pessimiste, mais c’est la vérité. Je pense que la situation est déjà très compliquée et au début je considérais que mon travail était pour dénoncer la violence, mais au fil du temps, je me suis rendu compte que ça ne servait à rien. Actuellement, je le fais de manière plus individualiste, c’est-à-dire pour chercher des réponses et des explications du monde et dans la société dans laquelle je vis. Pour moi il est très important de comprendre la complexité du pays dans lequel j’habite, c’est-à-dire le Mexique. Moi je ne suis pas très croyant dans l’état nation, mais je n’ai pas eu le choix et je pense que ma responsabilité réside dans le fait de comprendre comment marche mon pays. Je pense que le fait d’être journaliste et vouloir dénoncer quelque chose est plutôt collatéral à mon vrai but qui est de comprendre ce qui se passe autour de moi.
Camille : et que pense ta famille de ton travail ?
Manuel : mon père a très mal réagi au début. Parce qu' il sait que la raison qui m’a poussé à devenir journaliste et photographe et le fait que j’ai été victime de violence au Mexique. J’étais kidnappé avec ma copine de l’époque par des cartels, on a été torturés et c’était un épisode très violent et mon père l’a très mal vécu. Il a très mal vécu, notamment parce que juste un mois après avoir été kidnappé, j’ai commencé à travailler à nouveau et je suis allé dans des endroits relativement dangereux pour réaliser des enquêtes sur les disparitions forcées dans l'État de Guerrero. Donc beaucoup de fois, mon père m’a demandé si je voulais me suicider. Pourquoi je faisais ça ? Je me rappelle qu’il se mettait devant la porte de la maison et il ne voulait pas me laisser sortir. Après je ne lui en veux pas. Je pense que c’est une réaction totalement normale face à une situation qui est anormale. Parce que nous avons été victime des processus de violence qui sont courants au Mexique, mais qui restent anormaux et ne doivent pas être minimisés. Je pense même que sa réaction a été très naturelle parce qu’il avait peur. Et honnêtement moi j’avais très peur aussi, mais je savais que c’était ce que je voulais faire. Au fil du temps, je pense qu’il a compris que ce qui m’était arrivé n’est pas quelque chose de normal et qu’il faut prendre des actions qui sont compliquées et qui ne sont pas forcément normales afin de dénoncer tout cela. Là actuellement je pense qu’il accepte un peu plus mon métier, mais ça reste très compliqué pour lui. À chaque fois que je dois partir de la maison pour faire un documentaire ou aller prendre des photos, il est très inquiet pour moi, il me téléphone très souvent pour me demander si je vais bien etc. donc ça reste très compliqué pour lui et même pour moi.
Camille : est- ce que ton père te soutient ?
Manuel : mon père m’a beaucoup soutenu dès le début. C’est lui qui a financé la plupart de mes projets au début et qui m’a aidé à payer mon école à New York. Sans lui, je n’aurais pas pu continuer mes études. Et puis c’était comme un effet de boules de neige, parce que sans avoir fait mes études à New York, je n’aurais jamais été publié au New New York Times pour faire des articles. Donc oui, on peut dire que mon père m’a beaucoup soutenu. De manière générale, je pense que mon père m’a beaucoup soutenu et ma famille en général, mais ils sont très inquiets pour ma sécurité et ils m’ont bien-être. Mais je considère que ça fait partie de mon travail, et malheureusement ce sont des risques que je suis prêt à prendre pour continuer à faire des enquêtes et essayer d’aider des familles qui ont été des victimes de la violence au Mexique. Même si je pense qu' au fond de lui, mon père serait beaucoup plus heureux si je faisais des films de fiction, et que j'arrêtais de faire du travail journalistique surtout au Mexique. Même toi, je pense que ça pourrait te rassurer mais je pense quetu comprends pourquoi je le fais.
Camille : oui. Tu as mentionné que tu considères que nos réactions face à la violence ne sont pas normales et ne devraient pas le devenir. Je voulais te demander si tu considères que ton travail réalisé avec des communautés indigènes ou les mères chercheuses a eu un impact au-delà des images que tu publies?
Manuel : je pense que c’est une question très compliquée à l’heure actuelle. Parce que tout dépend du point de vue. Moi, je ne considère pas que les images que j’ai prises peuvent avoir un réel impact en dehors d’une exposition ou d’un musée. Mais peut-être que pour les familles avec qui j’ai travaillé, ça pourrait présenter une lueur d' espoir pour qu’elle comprenne que l’histoire de leurs proches n’est pas oublié et qu’il y a beaucoup de personnes qui s’inquiète pour l’avenir du Mexique, et qui veulent qu’il y ait une certaine justice qui soit faite pour les familles de personnes qui ont été tuées ou victimes de la violence au Mexique. Moi je pense qu’il faut donner plus de crédit par exemple aux anthropologue qui travaille de manière volontaire avec des groupes de chercheurs qui aident à identifier des corps par exemple exemple qu’à une personne comme moi qui fait que prendre des photos et les publie de temps en temps dans des journaux où fait des expositions de photographies. Je pense que l’impact n’est pas le même et je pense que mon travail fait juste une partie de sensibiliser d’autres personnes par rapport à la situation au Mexique, mais au final les gens qui vivent au Mexique sont conscient de cette situation parce qu’ils le vivent tous les jours, donc ce n’est pas une nouveauté pour eux. Et peut-être pour un public à l’international l’impact peut-être plus important quant à la sensibilisation, mais au final ces gens-là ne vont pas prendre des vrais actions pour aider des mères chercheuses ou pour créer des lois pour aider à trouver les personnes disparues etc. Moi j’ai plus l’impression que mes travaux vont servir à la mémoire des personnes. Actuellement je ne suis pas sûre si ça a vraiment utilité, mais j’ai un peu d’espoir que dans le futur il y a des historiens ou des anthropologues qui pourront consulter ses travaux et en tirer des conclusions, mais c’est quelque chose sur le long terme et ce n’est pas quelque chose de sûr. Ce qui est sûr pour le moment c’est que pour moi c’est important de se rappeler des personnes qui sont décédés. Moi j’ai travaillé avec beaucoup de journalistes, de photographes indépendants etc. qui ont été tués malheureusement et je pense que je leur dois ça c’est-à-dire de continuer le travail qui faisait de continuer à parler de leurs travaux, de continuer à publier mes photos, etc.
Camille : est-ce qu’il y a un message que tu voudrais faire passer aux personnes qui veulent lutter pour des causes sociales ?
Manuel : il y a différentes façons de s’engager, de devenir activiste. Beaucoup de gens pensent qu’il faut être riche pour s’engager, mais rien que le fait de parler a des gens de notre entourage sur les problèmes auxquels ont peut faire face dans nos pays d’origine est important. Le fait de s’informer avec des sources variées et des témoignages d’autres personnes est important aussi. Nous sommes la futur génération de politiciens, de docteurs, d’anthropologues et nous pouvons faire changer les choses si nous faisons des choix différents à ceux des anciennes générations.
Camille : merci beaucoup.
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